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Georges Metanomski
L'ART (une farce)

In one of the letters written to the Infeld group in Warsaw Einstein wrote:
"A new manner of thinking is essential if humankind is to survive."

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          L'ART  (Une farce)
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Personnes:
 
La Photographe
Client
Agent de Police
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Client: Bonjour Mademoiselle la Photographe.
 
La Photographe: Bonjour Monsieur...  corrige) d'Art.
 
Client: Mais c'est merveilleux. Comment avez-vous 
deviné ?
 
La Photographe: Deviné quoi, Monsieur ?
 
Client: Mais, mon nom, ou, plutôt le sobriquet 
dont m'affublent mes amis. Il disent, non sans 
raison, que d'Art c'est plus court. De mon vrai 
nom je m'appelle d'Artagnan.
 
La Photographe: Je voulais dire, Monsieur, 
"Photographe d'Art".
 
Client: O non, je ne suis pas photographe. Je 
suis mousquetonier. Je me présente: d'Artagnan, 
le mousquetonier.
 
La Photographe: Monsieur d'Artagnan le mousquetaire 
alors? je suis enchantée.
 
Client: Non, non. Pas mousquetaire, mousquetonier. 
Je confectionne des mousquetons. Pas des mousquetons 
pan, pan! Mais des boucles à ressort pour accrocher 
entre eux des cordages. Les mousquetaires c'est 
éphémère, ça arrive on ne sait d'où, ça disparaît. 
Mais les mousquetons c'est du solide. Tant qu'il 
y aura des marins, il y aura des mousquetons.  
Rien de tel pour les affaires.
 
La Photographe: A qui le dites-vous, Monsieur. 
Mais, à propos, que puis-je faire pour vous?
 
Client: Voyez-vous, Mademoiselle, en passant 
j'ai été soudainement attiré, que dis-je, séduit 
par votre devanture.
 
La Photographe: (pudiquement) Oh, Monsieur, 
voyons!
 
Client: Mais si, Mademoiselle. Elle est si 
suggestive, si troublante, pour tout dire si 
artistique que je me suis senti bouleversé au 
plus profond de mon être.
 
La Photographe: Oh, Monsieur, vous ne devez pas.

Client: (sans interruption) Ces images si parlantes, 
si évocatrices, ces oeuvres si impressionnantes...

La Photographe: (un peu déçue) Ah, vous parlez 
de mon étalage.  

Client: C'est cela, bien que le mot ne soit pas 
juste. Vitrine d'exposition conviendrait mieux.
 
La Photographe: Je suis confuse, Monsieur. 
Mais que puis-je faire pour vous?
 
Client: Vos oeuvres ont éveillé en moi un désir 
insurmontable d'en posséder une.
Alors je suis entré.
 
La Photographe: Vous désirez donc une photo?
 
Client: Exactement. Vous avez encore une fois 
deviné juste.
 
La Photographe: Une photo d'art, sans doute?
 
Client: Évidemment. Une autre ne me serait 
d'aucune utilité.
 
La Photographe: Quel genre alors? (En montrant 
les spécimens) En alpiniste? En chasseur de gros 
gibier? En marin sauvant une belle des flots 
déchaînés? Ou, peut-être en savant, en poète, 
en peintre?
 
Client: Tout ça c'est très alléchant. Mais ce 
qui m'a le plus frappé, c'est ... 
Enfin, vous permettez que je vous montre?
 
(Ils sortent et regardent l'étalage)
 
Client: Voilà, (il lit les étiquettes) "Le Bébé 
sur la Peau de Mouton", "Le Bébé sur la Peau 
d'Ours". C'est la peau d'ours qui m'aurait 
surtout intéressé.
 
La Photographe: Mais, Monsieur, nous ne vendons 
pas la peau de l'ours.
 
Client: Évidemment. Ce n'est pas ce que j'ai 
voulu dire. Ce n'est pas la peau d'ours en elle 
même, mais la photo, "Le Bébé sur la Peau d'Ours" 
qui m'intéresse.
 
(Ils rentrent dans l'atelier)

La Photographe: Nous ne pouvons pas, non plus, 
vendre cette photo. Elle appartient à un client 
qui nous a gentiment autorisé d'en mettre une 
copie en étalage, mais nullement de la vendre.
 
Client: Je me suis encore mal exprimé. Je ne 
veux pas acheter cette photo. J'aimerais que 
vous fassiez pour moi une semblable et aussi 
artistique photo de "Bébé sur la Peau d'Ours".

La Photographe: Avec plaisir, Monsieur. Quand 
pourrez vous amener le bébé?
 
Client: Je n'ai pas de bébé, Mademoiselle. 
J'aimerais que vous fassiez DE MOI une photo de 
"Bébé sur la Peau d'Ours". (Il fait une 
imitation de "Bébé sur la Peau d'Ours").

La Photographe: (commence a être un peu effrayée) 
Mais vous n'êtes pas un bébé.
 
Client: Justement, et c'est pour ça que je 
m'adresse à vous, à une artiste.
 
La Photographe: Je suis désolée, Monsieur, 
la photographie a des limites.
 
Client: La photographie, peut-être, mais pas 
l'Art. Vous connaissez sans doute le peintre 
polonais Witkacy. Une nuit, à Zakopane, drogué 
et soûl comme un Polonais, il a échoué par une 
tempête de neige dans un fossé. Un hôtelier l'a 
sauvé et, apprenant qu'il avait à faire au grand 
Witkacy, l'a hébergé pour un temps indéterminé. 
Reconnaissant, Witkacy a peint sa petite fille, 
Magda âgée de six mois grassouillette et pétante 
de joie. A la stupéfaction générale le tableau 
n'avait rien à voir avec le joyeux bébé et 
représentait une jeune fille à la figure maigre 
et triangulaire, aux yeux longs et excessivement 
mélancoliques. "Évidemment, la vodka, les 
drogues ..." disaient les gens "Il ne sait plus 
ce qu'il fait".
Or, le portrait devait ressembler comme une photo 
à Magda quand elle a atteint ses dix-huit ans.
A travers les apparences du joyeux bébé l'artiste 
a deviné la future jeune fille triste et élancée 
qu'il a peinte par anticipation.

La Photographe: Mais je ne suis ni Polonaise ni 
peintre, Monsieur, je ne suis qu'une photographe 
française.

Client: D'Art, Mademoiselle, photographe d'Art. 
Et l'Art n'a pas de limites. Il transcende les 
brosses, les caméras et les nationalités et va 
droit à l'Essence des choses. En somme, tout ce 
que je vous demande c'est de parcourir le chemin
de Witkacy en marche arrière. C'est bien plus 
facile. Certes, le bébé polonais portait les 
promesses de la jeune fille, mais il fallait 
être devin pour les percevoir.
Tandis que moi, j'ai déjà été un bébé, et, pour 
ainsi dire, je le porte en moi. Michel Ange 
disait que la sculpture est facile: la figure 
est déjà là; il suffit d'enlever la pierre 
superflue. Voilà, en quelque sorte, ce que 
je vous demande de faire.
(Il commence à se déshabiller).

La Photographe: Mais, Monsieur, que faites-vous là?
 
Client: Je vous propose de faire un petit essai.
 
La Photographe: Arrêtez, je vous en prie. 
(Il continue tranquillement)
Arrêtez, ou j'appelle! (Il continue) Au secours!
 
(Entre l'Agent de Police. Le client hausse les 
épaules et rajuste tranquillement sa toilette) 

Agent: C'est vous qui avez appelé?    

La Photographe: Oui, Monsieur l'Agent, c'est moi.
 
Agent: Pour quelle raison?
 
La Photographe: Ce monsieur m'a molestée.
 
Agent: (consulte un gros bouquin) Étiez-vous 
consentante?
 
La Photographe: Mais pour qui me prenez-vous?
 
Agent: (Consulte) Je ne suis pas habilité à 
vous prendre. Je ne suis habilité qu'à prendre 
votre déposition. (consulte) Selon la loi 1245 
section 658 paragraphe 14 la plainte pour 
molestation émanante d'une personne majeure et 
consentante est irrecevable. Il est donc 
capitale d'établir si vous étiez consentante. 
L'étiez-vous?
 
La Photographe: Non, Monsieur l'Agent, je l'jure. 

Agent: Et selon vous, Monsieur, Mademoiselle 
était-elle consentante?
 
Client: Non, malheureusement pas.
 
Agent: Je dois vous prévenir que la molestation 
d'une personne non consentante est un délit grave. 
Comment vous a-t-il molestée?
 
La Photographe et Client (unisson): En demandant 
une photo!
 
(Agent sort et regarde l'enseigne. Après un 
instant il rentre)
 
Agent: Quel genre de photo?
 
La Photographe: De bébé. Vous vous rendez compte, 
Monsieur l'Agent? De bébé!
 
Agent: Je ne vous demande pas le thème, mais le 
genre.  (Consulte). Photo d'identité, photo de 
baptême, photo d'école, photo de mariage,
photo d'équipe de foot, de basket, photo d'Art ...
 
Client: (en l'interrompant) D'Art, c'est ça, 
une photographie d'Art, voilà ce que j'ai demandé.
 
Agent: (Sort, regarde l'enseigne, rentre. A la 
photographe:) Je constate que vous exercez le 
commerce de Photographie d'Art.      

La Photographe: C'est cela, Monsieur l'Agent. 
Je suis Photographe d'Art.
 
Agent: (consulte) En tant que Photographe d'Art 
vous êtes tenue par la loi d'exaucer toute 
requête des clients relevant du domaine de 
la Photographie d'Art, sans aucune discrimination 
de race, sexe, religion où d'âge. Vous n'avez pas 
exaucé la requête du Monsieur. Pour quelle raison?
 
La Photographe: (désespérée) Mais il n'est pas bébé, 
Monsieur l'Agent.
 
Agent: Vous vous êtes donc rendue coupable de la 
discrimination par âge. C'est un délit grave.  
(Au client) Voulez vous porter plainte, Monsieur?
 
Client: Non, Monsieur l'Agent. L'Art doit 
transcender toute contrainte.  Je repasserai. 
(Il sort)

(L'Agent souffle soulagé et décontracté, pose 
son bouquin et commence lentement à déboutonner 
sa tunique)
 
La Photographe: Mais que faites-vous là?
 
Agent: Je vous demande de me faire une photo 
d'Art de bébé sur la peau d'ours.  
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